2 octobre 20267 min de lecture
DAWO : l’État néerlandais bâtit son poste de travail souverain sur NixOS et le logiciel libre, mais la bascule reste à faire
Le ministère néerlandais de l’Intérieur et des Relations au sein du Royaume construit DAWO, pour « Digitaal Autonome Werkomgeving Overheid », autrement dit un environnement de travail numérique autonome pour l’administration. Son système repose sur NixOS, une distribution Linux d’origine néerlandaise, et ses outils collaboratifs sur des logiciels libres. Ce n’est pas un énième discours sur la souveraineté numérique : le code est public, des communes le testent, et le projet est devenu en juillet une commande officielle adressée aux services informatiques de l’État. Le dossier, relayé ces derniers jours par heise et It’s FOSS, mérite qu’on fasse la part entre ce qui existe déjà et ce qui reste à démontrer : c’est ce que nous avons fait en lisant les dépôts du projet.
Le dépôt principal, publié sur la forge de code de l’administration néerlandaise, présente DAWO comme une initiative du ministère visant « een interoperabel en digitaal autonoom fundament voor overheidswerkplekken », c’est-à-dire un socle interopérable et autonome pour les postes de travail publics. DAWO se présente donc comme un assemblage de composants : DAWO-Core et DAWO-NixOS pour le système, DAWO-Sextant pour gérer le parc de machines, DAWO-Cloud pour une infrastructure en nuage ouverte à toute l’administration, DAWO-IAM pour la gestion des identités et des accès, et DAWO-AI pour l’intelligence artificielle. Le site allemand heise, citant The Register, le résume ainsi : DAWO n’est pas un produit unique, mais le plan d’un environnement de travail complet pour l’administration.
Né d’une messagerie coupée
Le déclencheur est connu. L’an dernier, l’agence AP a rapporté que Microsoft avait bloqué le compte de messagerie de Karim Khan, alors procureur en chef de la Cour pénale internationale (CPI), à cause des sanctions décidées par le président américain Donald Trump contre la Cour. Microsoft conteste cette lecture : l’entreprise affirme avoir maintenu ses services pour la Cour à tout moment, mais son président, Brad Smith, n’a pas voulu commenter les circonstances exactes qui ont conduit à la coupure de la messagerie du procureur. Pour les Pays-Bas, qui accueillent la CPI à La Haye, la leçon est claire : un outil de travail fourni par une entreprise étrangère peut cesser de fonctionner pour un utilisateur à la suite d’une décision politique prise hors d’Europe.
La réponse néerlandaise a pris une forme administrative en juillet 2026 : la commission interdépartementale chargée du fonctionnement de l’administration d’État (ICBR) a confié à trois prestataires informatiques publics, SSC-ICT, DICTU et DUO-ICT, le développement d’un environnement de travail numérique standardisé et plus souverain. Le point est important, car il distingue DAWO de nombreuses expérimentations restées au stade du prototype : ce ne sont plus quelques développeurs motivés, mais les services informatiques de l’État eux-mêmes qui reçoivent la commande. La presse administrative néerlandaise présente d’ailleurs SSC-ICT, l’un des plus grands prestataires informatiques de l’État, comme le gestionnaire de DAWO.
Pourquoi NixOS
Pour le système d’exploitation des postes, l’équipe a d’abord expérimenté openSUSE et Fedora avant de retenir NixOS. Le choix ne s’est pas fait sur des seuls critères techniques. Comme le rapporte It’s FOSS, NixOS a été choisi parce que c’est un projet néerlandais qu’aucune entreprise ne possède ni ne contrôle, alors qu’openSUSE dépend de SUSE, et Fedora de Red Hat, elle-même propriété de l’américain IBM. heise précise que la fondation qui porte NixOS est établie aux Pays-Bas et que la distribution n’est liée à aucun fournisseur commercial. Pour un projet dont la raison d’être est de ne plus dépendre d’un acteur privé, a fortiori étranger, ce choix est cohérent.
NixOS mérite une explication, car il ne fonctionne ni comme Windows ni comme la plupart des distributions Linux. Tout le système, du noyau aux applications en passant par les fichiers de configuration, est construit à partir d’une description écrite dans le langage Nix. On parle de configuration déclarative : on décrit l’état voulu de la machine, et l’outil se charge de le reproduire sur d’autres postes. Les mises à jour sont appliquées de façon transactionnelle : si l’une d’elles est interrompue, par exemple par une coupure de courant, la machine redémarre sur l’ancienne ou sur la nouvelle configuration, jamais sur un état bancal. Le gestionnaire de paquets Nix est né en 2003 d’un projet de recherche d’Eelco Dolstra à l’université d’Utrecht, et une fondation néerlandaise à but non lucratif, créée en 2015, soutient aujourd’hui son développement. NixOS est publié sous licence MIT.
Microsoft dit avoir été en contact avec la Cour pénale internationale depuis février, tout au long du processus qui a conduit à exclure de ses services le responsable sanctionné.
Pour une administration, l’intérêt est concret. Il ne s’agit plus d’installer et de régler de nombreux postes un par un, mais de maintenir une description commune, suivie version par version dans un dépôt de code, puis de la déployer. D’après une estimation rapportée par It’s FOSS, environ 80 à 90 % d’une configuration se transpose d’un déploiement à l’autre. Le média souligne aussi que NixOS fonctionne sur du matériel que Windows 11 ne prend pas en charge : les essais actuels se déroulent d’ailleurs sur des ordinateurs portables réformés, qui seraient sinon hors service. Pour un service public comme pour une entreprise, c’est un argument de poids : prolonger la vie d’ordinateurs encore fonctionnels évite à la fois une dépense et un gaspillage.
Des briques libres, en lien avec la France
Le système n’est qu’une partie de l’ensemble. La pièce centrale côté utilisateurs s’appelle MijnBureau, littéralement mon bureau, une suite collaborative auto-hébergée, c’est-à-dire installée sur les serveurs de l’administration plutôt que chez un fournisseur extérieur. Selon heise, elle s’appuie notamment sur Nextcloud pour les fichiers, Collabora pour la bureautique, Element pour la messagerie instantanée et OpenProject pour la gestion de projet. Point qui intéresse directement les lecteurs français : les développeurs de MijnBureau collaborent avec le projet français La Suite et s’inspirent de l’openDesk allemand. Le dépôt principal de DAWO indique de son côté suivre de près les développements d’openDesk et de La Suite.
Côté transparence, le projet joue le jeu. Le code est publié sur la forge Forgejo du ministère et sur Codeberg. Le dépôt DAWO-NixOS indique d’ailleurs que le cœur du projet, DAWO-Core, a quitté la forge de l’administration pour Codeberg afin de faciliter la collaboration avec la communauté. Ce dépôt contient les configurations NixOS de l’infrastructure, avec un système de construction reproductible et modulaire, et il est placé sous licence GPL version 3, une licence libre dite copyleft : les versions modifiées et redistribuées doivent rester libres. Communes, administrations étrangères ou entreprises peuvent donc examiner, réutiliser et améliorer ce travail.
Un chantier encore expérimental
Il faut toutefois garder la tête froide : DAWO est encore un chantier. En avril, la presse administrative néerlandaise indiquait que quatre communes, 's-Hertogenbosch, Zaanstad, Ede et Amsterdam, testaient un poste de travail Linux associé à MijnBureau, en partenariat avec l’association des communes néerlandaises (VNG), le ministère et SSC-ICT, afin d’acquérir de l’expérience jusqu’à fin 2026. Selon heise, huit communes participent déjà à un essai pratique par l’intermédiaire de la VNG. Quant à la première version stable, l’équipe la vise pour l’an prochain, en tenant compte des retours des communes. Il s’agit donc, pour l’instant, d’expérimentations encadrées et non d’un déploiement généralisé.
D’autres signaux invitent à la prudence. Le dépôt principal prévoit, en solution de secours, une variante fondée sur Fedora Kinoite : l’équipe se garde ainsi une porte de sortie au cas où NixOS ne donnerait pas satisfaction. Surtout, un plan d’architecture n’est pas une migration. Remplacer Windows et Office chez des agents habitués à ces outils suppose de la formation, de l’accompagnement et une bonne compatibilité avec les documents échangés avec l’extérieur, autant de sujets sur lesquels le projet n’en est qu’au stade de l’essai. C’est au déploiement réel, et non aux annonces, que DAWO devra être jugé.
Pour une TPE, une PME ou un particulier, DAWO n’est pas un produit à installer demain matin. Mais il valide une méthode que nous défendons au quotidien : repérer les dépendances critiques, en particulier la messagerie et les documents, puis s’appuyer sur des briques libres éprouvées comme Nextcloud, Collabora ou Element, que l’on peut héberger soi-même ou confier à un prestataire de proximité. Si un État européen juge raisonnable de s’organiser pour qu’aucun fournisseur ne puisse couper son bureau du jour au lendemain, la question mérite d’être posée à l’échelle d’une entreprise de dix personnes : que se passerait-il si votre compte en ligne était suspendu demain ?
Article rédigé avec l’aide d’une intelligence artificielle (Claude Opus 5.5, Anthropic), faits confrontés aux sources ci-dessous. En savoir plus
Sources & références
- Ministère néerlandais de l’Intérieur (MinBZK) — dépôt DAWO sur code.overheid.nl
- MinBZK — dépôt DAWO-NixOS sur code.overheid.nl
- Codeberg — fichier de licence du dépôt DAWO-Core
- heise online — Netherlands builds sovereign government desktop based on NixOS (30 septembre 2026)
- It’s FOSS — The Netherlands Built a Nix-Based Linux Desktop Because Microsoft Cut Off the ICC (26 septembre 2026)
- Binnenlands Bestuur — Vier gemeenten testen autonome digitale werkomgeving (3 avril 2026)
- heise online — Microsoft denies mail blockade at the International Criminal Court (5 juin 2025)
- Wikipédia (en) — NixOS
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