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13 août 20266 min de lecture

63 % du cloud mondial entre trois mains : ce que change réellement IPFS

Trois entreprises américaines concentrent aujourd'hui 63 % des dépenses mondiales en cloud professionnel : Amazon Web Services (28 %), Microsoft Azure (21 %) et Google Cloud (14 %), selon les chiffres du premier trimestre 2026 publiés par Synergy Research Group. Autrement dit, la majorité des sites, applications et services que nous utilisons chaque jour reposent, à un moment ou un autre de leur chaîne technique, sur les serveurs d'une poignée d'acteurs. Cette concentration n'a rien d'une nécessité technique : c'est le résultat d'un choix d'architecture, celui du web centralisé bâti sur le protocole HTTP, où chaque contenu vit à une adresse unique, sur un serveur unique, sous le contrôle d'un propriétaire unique. IPFS, l'InterPlanetary File System, propose une architecture radicalement différente — et les cas concrets où elle a déjà permis de contourner une censure d'État ou une décision arbitraire d'une plateforme privée méritent d'être regardés de près, sans pour autant en faire une solution miracle.

Comment fonctionne IPFS

Créé par Juan Benet et développé depuis 2015 par Protocol Labs, IPFS est un protocole ouvert, sous double licence libre MIT et Apache 2.0, qui repose sur un principe simple à énoncer mais qui change tout dans la pratique : l'adressage par contenu plutôt que par emplacement. Sur le web classique, une adresse comme https://site.fr/page.html désigne un endroit précis, un serveur donné à un instant donné, pas le contenu lui-même : si ce serveur disparaît ou change de propriétaire, l'adresse ne mène plus nulle part. Sur IPFS, chaque fichier reçoit un identifiant calculé à partir de son propre contenu, et n'importe quel ordinateur du réseau qui détient ce fichier peut le fournir à qui le demande. Il n'y a plus de serveur unique à faire tomber, ni de propriétaire unique à qui adresser une injonction : le fichier existe partout où quelqu'un a choisi de le conserver.

Bloquer un nom de domaine ne sert plus à grand-chose quand le contenu qu'il hébergeait n'a plus de domicile fixe.

Wikipédia turque, le cas d'école

L'exemple le plus documenté remonte au 29 avril 2017 : la justice turque ordonne le blocage total de Wikipédia dans le pays, toutes langues confondues. Quatre jours plus tard, l'équipe d'IPFS republie l'intégralité de la Wikipédia turque sur le réseau pair-à-pair, en dehors de toute coordination avec la Wikimedia Foundation, une décision technique prise unilatéralement par des développeurs, sans avoir besoin de l'accord de qui que ce soit. Le contenu redevient accessible parce qu'il n'existe plus à une seule adresse que l'État peut faire bloquer par les fournisseurs d'accès turcs, mais chez chaque personne qui choisit de le republier.

Logo officiel du projet IPFS — via github.com/ipfs-inactive/logo

L'épisode catalan de la même année illustre en revanche une limite bien réelle. Quelques semaines avant le référendum d'indépendance du 1er octobre 2017, le 13 septembre, la Guardia Civil espagnole fait saisir le domaine referendum.cat, puis étend le blocage à ses miroirs, dont l'un était hébergé sur IPFS. Faute de pouvoir bloquer une adresse précise sur ce réseau, l'opérateur Telefónica/Movistar a dû couper purement et simplement tout le nom de domaine de la passerelle publique gateway.ipfs.io, coupant au passage l'accès à tout autre contenu qui transitait par cette même passerelle. C'est, d'une certaine façon, une confirmation involontaire de la résistance du protocole, puisqu'il a fallu une mesure disproportionnée pour venir à bout d'un seul contenu, mais aussi un rappel utile : la plupart des internautes n'accèdent pas directement au réseau IPFS, ils passent par une passerelle HTTP classique, et cette passerelle-là reste, elle, une adresse bloquable comme une autre.

La persistance, un angle mort

Cette histoire de passerelle pointe vers un second point aveugle, rarement mentionné dans le discours qui entoure IPFS : un fichier republié sur le réseau n'y reste pas éternellement tout seul. S'il n'est plus détenu par personne, il finit tout simplement par en disparaître, faute de garantie de conservation par défaut. Protocol Labs a construit Filecoin, dont le réseau principal a été lancé le 15 octobre 2020, précisément pour résoudre ce problème : une couche économique qui rémunère quiconque prouve, par la cryptographie, qu'il stocke bien un fichier dans la durée. Et le fait que Cloudflare ait longtemps exploité l'une des passerelles IPFS les plus utilisées au monde, tout en y retirant unilatéralement plus d'un millier de contenus jugés contrefaits rien qu'au premier trimestre 2022, avant de transférer ce service à une structure indépendante en mai 2024 puis de couper définitivement les anciens liens en août de la même année, rappelle qu'un écosystème présenté comme décentralisé peut très bien se recentraliser en pratique autour d'un intermédiaire commode, sans que cet intermédiaire ait de compte à rendre à qui que ce soit.

Ce que permet le modèle actuel

Le cas Parler illustre à l'inverse ce que le modèle aujourd'hui dominant permet, sans qu'aucun juge n'ait besoin d'intervenir. Le 9 janvier 2021, Amazon Web Services notifie au réseau social Parler la coupure de son hébergement avec un préavis de moins de 48 heures, invoquant sa politique d'utilisation acceptable ; Apple et Google retirent l'application de leurs boutiques le même week-end. En quelques heures, une entreprise disparaît du web, avec les données de plusieurs millions d'utilisateurs, sur la seule décision commerciale d'un fournisseur de cloud. Que l'on juge cette décision justifiée ou non sur le fond, le mécanisme qui la rend possible mérite d'être interrogé : aucune structure dont l'existence dépend entièrement de l'infrastructure d'un tiers ne peut prétendre être réellement indépendante de ce tiers. Un contenu distribué sur un réseau pair-à-pair, par construction, n'a pas ce bouton d'arrêt unique.

Les limites réelles à connaître

Il faut néanmoins se garder de présenter IPFS comme une parade universelle. Le protocole résiste bien à une censure ciblée, un blocage de domaine, une décision de modération d'une plateforme, beaucoup moins à un État prêt à couper la connectivité dans son ensemble. En Iran, la connectivité nationale s'est effondrée à environ 5 % dès le 8 janvier 2026, en pleine vague de contestation, un niveau de blackout que plus aucun outil pair-à-pair ne peut contourner puisqu'il faut, à minima, pouvoir joindre un autre ordinateur pour que le principe fonctionne. L'adoption grand public reste par ailleurs marginale, freinée par le besoin d'une extension de navigateur ou d'une passerelle pour accéder au réseau depuis un navigateur classique, et la réputation du protocole a pâti d'avoir été massivement récupérée par la vague spéculative des NFT entre 2021 et 2022, un habillage marketing qui n'a pas grand-chose à voir avec son intérêt réel pour l'archivage et la résistance à la censure.

Rien de tout cela ne remet en cause l'essentiel : l'architecture centralisée qui domine aujourd'hui le web n'a rien d'une nécessité technique, seulement d'une commodité économique, et cette commodité a un prix, payé en dépendance à une poignée d'acteurs privés dont les décisions échappent largement à tout contrôle démocratique. Miser sur des protocoles ouverts et une distribution pair-à-pair partout où c'est réellement pertinent, archivage de documents sensibles, diffusion de logiciels libres, résilience d'un site face à une tentative de blocage, n'est pas un gadget technique : c'est un choix cohérent avec l'idée que la maîtrise de son informatique ne devrait dépendre ni du bon vouloir d'un gouvernement, ni de celui d'une poignée d'entreprises.

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