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13 août 20265 min de lecture

Numérique public : pourquoi l'État français accumule du retard, chiffres officiels à l'appui

France Identité, Albert, l'assistant IA interministériel, une ambition affichée de « État plateforme » : sur le papier, l'administration française ne manque pas de projets numériques. Dans les faits, les rapports de la Cour des comptes publiés ces deux dernières années dessinent un tableau nettement plus contrasté — gouvernance instable, projets qui dérapent, dépendance croissante à des éditeurs étrangers, et une administration qui peine à recruter les informaticiens dont elle a besoin.

Photo TouN / Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0

Premier symptôme : l'institution censée piloter cette transformation n'en a pas elle-même les moyens. Dans un rapport de juillet 2024, la Cour des comptes décrit une Dinum (Direction interministérielle du numérique) « souvent ballottée d'un ministère à l'autre, et parfois livrée à elle-même », avec 225 équivalents temps plein jugés à peine suffisants pour mettre en œuvre sa propre feuille de route 2023. Sa « brigade d'intervention numérique », forte de 40 experts censés intervenir en urgence sur les projets en difficulté, suscite elle-même le scepticisme de la Cour quant à ses résultats concrets. Le 4 mars 2023, une panne du réseau interministériel de l'État a coupé pendant deux heures les systèmes informatiques de la Police et de la Gendarmerie nationales — un incident que la Cour cite comme illustration des fragilités opérationnelles de ce réseau.

Des projets qui dérapent

Sur les grands projets eux-mêmes, les chiffres sont sans ambiguïté : l'audit mené par la Dinum en 2023 sur les principaux projets numériques de l'État relève un glissement budgétaire moyen de 24 % et un retard calendaire moyen de 26 % — des écarts que la Cour des comptes reprend telles quelles dans son rapport de 2024 comme mesure de la performance réelle de ces projets.

La Justice, un cas d'école

Le cas du ministère de la Justice illustre ce que ces pourcentages veulent dire en pratique. Dans un rapport publié le 26 janvier 2022, la Cour des comptes dresse le bilan d'un plan de transformation numérique doté de 530 millions d'euros sur cinq ans, lancé en 2018. Portalis, le projet de dématérialisation de la chaîne civile, voit son coût grimper de 28,5 à plus de 77 millions d'euros — la Cour note qu'à la date du rapport, le ministère ne pouvait plus prévoir ni le coût total du projet, ni sa date de mise en service. Cassiopée, l'un des deux grands projets du plan côté pénal, n'a été que partiellement déployé ; Astréa a vu son budget multiplié par cinq du fait de l'élargissement de son périmètre. Sur l'ensemble du plan, les grands projets ont dérapé de 60 % en moyenne, avec un taux de sous-traitance de 81 % sur les projets de plus de 5 millions d'euros — au-dessus du seuil de 70 % que la Dinum considère elle-même comme un facteur de risque.

La Cour résume ce plan comme un exercice de « rattrapage » plutôt qu'une véritable transformation.

Une dépendance logicielle chiffrée

À ces retards s'ajoute une dépendance logicielle que la Cour des comptes a chiffrée pour la première fois avec précision dans un rapport du 31 octobre 2025. Sur 466 applications métiers recensées dans l'administration — un inventaire non exhaustif —, les deux tiers ont été développées spécifiquement, dont une majorité par des prestataires externes. À l'exception notable de la Gendarmerie nationale, toutes les administrations étudiées font un usage massif des produits Microsoft, pour un coût estimé à 115 millions d'euros en 2025 sur le périmètre examiné, plus 34,1 millions d'euros de support ; Oracle pèse environ 53 millions d'euros par an sur ce même périmètre. Au total, la Cour évalue à environ 1,5 milliard d'euros par an les achats de logiciels américains par les administrations françaises — des achats en hausse de 27 % pour Microsoft et de 37 % pour VMware entre 2023 et 2025.

Le retard se prolonge jusque sur le terrain le plus actuel : l'intelligence artificielle. Dans son rapport de novembre 2025 sur la stratégie nationale pour l'IA, la Cour des comptes qualifie de « trop modestes » les efforts de transformation de l'administration elle-même, avec seulement 35 % des crédits alloués effectivement consommés à la mi-2025. La Dinum vise la formation de 100 000 agents publics au numérique en 2025, mais le déploiement d'une infrastructure de confiance et des premiers services d'IA générative pour l'ensemble des agents nécessiterait, dès 2026, environ 100 millions d'euros par an — un budget qui n'est aujourd'hui pas programmé. Les feuilles de route ministérielles annoncées en février n'avaient toujours pas été présentées en juin, faute, selon la Cour, de « substance satisfaisante ».

Recruter des informaticiens dans le public

Derrière ces chiffres, une explication plus structurelle : l'État peine à recruter et à garder les informaticiens dont il a besoin. La circulaire n° 6434/SG du 3 janvier 2024 a révisé le référentiel de rémunération des 55 métiers de la filière numérique de l'État — un référentiel créé en 2019 — en invoquant explicitement des « tensions accrues en matière de recrutement » et des « revendications de niveau de salaire » dans un marché du numérique qualifié de concurrentiel. Plus de 21 000 agents exercent une activité numérique dans l'administration civile, et plus de 28 000 au ministère des Armées. Ces tensions ne sont pas propres à l'informatique : en 2022, 15 % des postes ouverts au recrutement externe dans la fonction publique d'État sont restés non pourvus, contre 7 % en 2021, sur 40 300 postes proposés — un niveau que l'administration elle-même qualifie d'historiquement élevé.

Pris séparément, chacun de ces rapports décrit un problème isolé : une agence mal calibrée, un projet mal budgété, un fournisseur trop présent, une filière qui peine à recruter. Mis bout à bout, ils dessinent la même boucle qui se répète d'un ministère à l'autre : des équipes trop réduites pour piloter correctement des projets largement sous-traités, des projets sous-pilotés qui dérapent en coût et en délai, des dérapages qui absorbent le budget qui aurait pu financer de meilleurs salaires et davantage de personnel, et un écart d'attractivité qui rend le recrutement du projet suivant tout aussi difficile.

Le même mécanisme, à échelle réduite, guette toute organisation — entreprise ou collectivité — qui sous-traite intégralement son informatique sans garder en interne la compétence nécessaire pour la piloter et l'arbitrer. C'est précisément ce que vise l'accompagnement proposé ici : garder la main sur ses choix techniques et sur ses prestataires, plutôt que de les subir.

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